Originaire de la ville de
Québec, Yvon Lemieux, qu’on surnomme familièrement dans son quartier « le
peintre au chapeau », explore, chevalet sous le bras et mallette d’artiste à la
main, les trésors cachés que recèlent les ruelles de la basse ville de Québec.«
Les gens ne connaissent pas ce visage de la ville de Québec. Ils sont
étonnés d’en faire la découverte sur mes tableaux », affirme le peintre.
Et de continuer : « Au début, même les gens qui habitent ce quartier de la
ville, sans toutefois craindre ma présence sur les lieux, se méfiaient un peu de
moi jusqu’à ce qu’ils aient pris l’habitude de me voir peindre leurs alentours
et qu’ils m’offrent par temps plus frisquet du café et des petits gâteaux pour
me réconforter. Voyez comme je suis gâté ! »
Yvon Lemieux est en effet le
type sympathique qu’on souhaiterait rencontrer aux abords d’une cour arrière ou
sous un grand chêne vert pour lui suggérer une pause-café entre deux coups de
pinceau et le laisser parler pendant des heures de la vie des personnages qui
composent ses sujets fétiches. Le laisser parler de ces bonnes gens,
hommes, femmes et enfants qui se dévoilent avec innocence d’après la taille et
les couleurs des dessus et des dessous qui flottent avec nonchalance au gré de
la brise d’été sur d’interminables cordes à linge.
« Les cordes à linge en disent
long sur la vie des gens », poursuit l’artiste. Et il est vrai qu’à une
époque pas si lointaine, et peut-être encore de nos jours, nos mères nous
disaient que la manière de garnir une corde à linge indique au voisinage si la
maison est bien tenue ou non. Pour tout dire, cet objet du quotidien
révèle fréquemment les différentes personnalités des membres de la famille qui
habitent ici ou là. On devine qui est jeune ou plus âgé, grand ou petit,
mince ou grassouillet, méthodique ou fleur bleue. Elles paradent au grand
jour les goûts de chacun, qu’ils soient hétéroclites ou traditionnels.« A
l’occasion, dit l’artiste, lorsque je choisis de peindre telle ou telle maison,
le propriétaire vient à ma rencontre et me raconte sa petite histoire.
J’écoute avec intérêt son récit tout en prenant des notes. C’est pourquoi
plusieurs de mes tableaux sont accompagnés d’une courte histoire ou d’un poème
de mon cru.»
On pourrait dire du peintre
Yvon Lemieux qu’il est un artiste autodidacte, bien qu’il ait gagné sa vie et
fait son apprentissage artistique par le biais de différents emplois connexes.
Tantôt étalagiste, tantôt illustrateur pour le compte d’une entreprise de
panneaux réclames, il y a appris à maîtriser les rudiments de l’illustration et,
notamment, le dessin de personnages.
Né en 1949, Yvon Lemieux peint
depuis l’âge de 17 ans, mais il ne s’adonne à la peinture à temps plein que
depuis six ans. Il a fondé sa propre école de peinture en 1988, et
lorsqu’il n’enseigne pas l’huile et l’acrylique, il erre dans les rues de la
basse ville, vêtu de « guenilles propres » comme il aime à le dire, à la
conquête de son prochain sujet.« Je ne suis pas un peintre naturaliste. Je
suis un peintre de la ville, et dans mon cas, de la basse ville, précise
l’artiste. Et le plus difficile pour moi, aujourd’hui, n’est pas de
peindre, c’est de trouver de nouveaux défis, des sujets insolites, la scène
qu’on n’a pas encore traitée et qui sort vraiment du déjà vu » ajoute-t-il.
Ses compositions comportent
également un ton naïf habilement contrôlé, une note que l’artiste apporte
intentionnellement en donnant une allure de guingois aux clôtures ou à d’autres
éléments du décor, ou en exagérant les formes d’une somme calculée de détails
qui s’y prêtent. Quoi qu’il en soit, ordre ou désordre, naïveté carrossée
ou timide. Yvon Lemieux affirme d’emblée que sa peinture est à son image,
à l’image de ses paradoxes artistiques.« Voyez-vous, je suis de nature
solitaire, mais j’ai besoin, régulièrement, d’un bain de foule », avoue-t-il.
Exécutés à l’huile, ses
tableaux touchent l’observateur et le font sourire. Car qu’on le veuille
ou non, qui n’a jamais esquissé un sourire à la vue d’une corde à linge
lourdement chargée d’un éventail de chaussettes multicolores, cent fois
rapiécées, de draps aseptisés plus blancs que blanc, et des dessous…somme toute
assez révélateurs. Et que dire de ces enfants qu’on imagine dociles ou en
train de s’interpeller de tous les noms en courant gaiement dans les ruelles de
quartier à la recherche du prochain plan diabolique. Les thèmes
qu’exploite Yvon Lemieux sont heureux et nostalgiques à la fois.
Depuis 1975, plusieurs ont eu
l’occasion de voir ses tableaux lors de nombreux symposiums et expositions
auxquels l’artiste participe dans la belle région de Québec. En prime, il
n’hésite pas à raconter aux visiteurs la petite histoire derrière le tableau.1
1- Extrait d'un texte de madame
Lise Goulet, Magazin'Art, Été 1999