Je crois que quelle que soit la
démarche artistique de l’artiste, l’œuvre possède un lien étroit avec le vécu et
le regard intuitif (conscient et inconscient) de l’auteur. Ce sont ces liens qui
entraînent l’artiste à dialoguer avec l’œuvre durant sa conceptualisation.
L’expérience sensible et poétique joue un rôle prédominant dans ma passion pour
l’art. Cette expérience est unique lorsqu’on est habité par une vision, elle
nous fait vivre une relation intime avec le matériau et ce, durant tout le
processus de création. L’expérience sensible est pour moi cette source
d’inspiration et je désire maximiser ses ressources pour conduire à l’évolution
constante de ma démarche artistique qui est axée sur un langage émotif.
D’où me vient cette fascination
?
Vingt ans de travail en lien
étroit avec des gens de partout dans le monde sont les racines de mon
cheminement. Mon expertise antérieure m’a amené plus d’une fois à devoir
communiquer avec des gens de langues étrangères. Le langage expressif me servit
d’appui à maintes reprises à la compréhension verbale. J’en ai développé une
fascination envers l’expérience sensible de l’autre. Le terreau émotif de
l’individu s’est donc retrouvé à la base de ma trajectoire réflexive. Cette
intarissable source d’inspiration me questionne et oriente mon travail vers la
compréhension des multiples et parfois fugitives expressions de l’émotivité
humaine. Liée à une démarche artistique, cette subtile attention à toute
expérience sensible de l’émotion ouvre la porte à la recherche qui me préoccupe.
Dans ma pratique, je pousse l’expérience sensible du pictural par la
manipulation tactile du rendu émotif. Je recherche une voie d’accès, une « aire
de pénétration » chez le récepteur de l’œuvre qui serve de signal d’alarme. Une
sorte d’arrêt dans le temps susceptible d’éjecter le regardeur de son monde
extérieur et le conduire à un bref moment de syntonie avec un instant vécu, bref
de lui faire partager l’éclair fulgurant mais fugace d’une réaction émotive.
J’utilise beaucoup mes mains comme un lien entre ma propre intériorité et
l’émotion que je veux faire surgir de l’œuvre. Cette connexion privilégiée me
permet de manipuler le sens profond du non-dit de l’œuvre et de tenter de lui
donner un pouvoir visuel intense avec le support de la texture. Le modelé
textural devient donc le langage de l’œuvre, il révèle ses secrets soit par la
subtile intervention des marques laissées par le mortier ou par ses cicatrices
empreintes sur le support. Tous ces éléments soutiennent la base de mon
questionnement. Ils forment un ensemble indissociable pour mener une recherche
cohérente sur le rendu de l’émotion et de son impact poétique sur le regardeur.